textes collaborations
Éditions Le veilleur de nuit, 2009
Extrait. Début du récit.
C’est parti pour une visite identitaire de la place de Clichy. Entre Montmartre, Pigalle, la plaine Monceau et les grands magasins du boulevard Haussmann, la place de Clichy n’a rien du charme prisé de Paris. Tout en revanche du Paris des Parisiens.

Pour commencer notre visite de la place de Clichy, veuillez prendre le matériel que Médiatech a gracieusement conçu à votre intention. Que ceux ou celles qui ne se sont pas encore entièrement familiarisés avec ce genre de kit veillent à bien mettre les oreillettes, le baladeur dans la poche ou le sac, et à ajuster la longueur du fil de sorte qu’il n’entrave aucun mouvement. Faites ensuite coulisser le module de commande jusqu’à la hauteur souhaitée de manière à le tenir confortablement dans la main.
Vous pouvez à présent appuyer sur la touche Play.


« Madame, Monsieur, les tours Paris c’est mon choix vous souhaitent la bienvenue pour entamer la visite de la place de Clichy… sous le ciel lumineux de Paris ! Quoi de plus beau en effet pour percevoir la réalité sous son vrai jour ? Quoi de plus naturel pour voir éclater dans toute sa transparence la vérité de votre, de notre choix ? Contre l’intellectualisme, contre l’élitisme, contre le ‘‘muséisme’’ et son culte de l’œuvre d’art anal-conservateur, soyons pour la vraie démocratie : celle qui d’emblée nous touche le cœur ! Voici devant vous la place de Clichy, lieu de vie et de mémoire, qui avant tout nous parle de nous, oui – de nous. »

« Madame, Monsieur, je puis vous l’assurer, nous laissons derrière nous l’obscurité, les ténèbres et, pour tout dire, cette nuit de l’esprit dans laquelle le culte idolâtre du chef d’œuvre nous avait plongés. Ici, et pour notre bien, nous ne chercherons pas à retrouver l’équivalent quelconque d’une Joconde car aucun sourire éthéré ou ineffable, aucune beauté dite immatérielle – mais dont le tableau est soigneusement gardé à double tour au Louvre par un roi ou un de nos gouvernants – ne saura plus nous éblouir. Ni nous aveugler sur ce qu’il cache : l’hypnose d’un bonheur que d’autres détiennent et qu’ils vous exposent… en vous faisant de surcroît payer le billet. À place de Clichy, tout est gratuit et tout se voit ! Inutile de recourir aux élucubrations d’un académicien pour comprendre : tout est là car ce Tout c’est nous – c’est notre ordinaire exemplaire. »

« Je vous prie de m’excuser… Quel élan lyrique, n’est-ce pas ? Pardonnez-moi, l’émotion a pris le dessus et j’espère ne surtout pas vous l’avoir imposée. Mais comment ne pas être transportés quand nous sentons avec la force d’une indiscutable évidence que nous entrons dans le vrai ? Mieux encore : que nous sommes les premiers à ouvrir le portail de la Démocratie Nouvelle ! De la démocratie enfin réelle, car partagée par chacun d’entre nous directement, immédiatement et à tout moment. Comme nous, ici, à présent. »

« Combien de lieux de mémoire parisiens peuvent vanter un potentiel aussi évocateur et participant que la place de Clichy ? Rien ne nous y distrait ou ne nous renvoie à autre chose que nous, pas même les stèles, conçues pourtant par d’autres, mais qui sont bel et bien écrites dans notre cher français : aucune concession à l’anglais, elles ne sont pas pour les touristes ! Et cela sans la moindre pointe de racisme, bien évidemment, tant il est justement évident que comme la place de la République et la place Denfert-Rochereau (mais plus encore qu’elles), la place de Clichy avec sa statue allégorique en bronze incarne l’idéal de tolérance et d’accueil du grand Paris des Droits de l’homme. Nous nous trouvons ici, en effet, sur la ligne de partage historique où les hommes de Napoléon, premiers défenseurs de la Révolution française et de ses valeurs universelles à travers toute l’Europe, se sont battus pour repousser les Prussiens – les ennemis de la liberté. Jugez-en plutôt par vous-mêmes, une stèle de la ville de Paris vous attend avec des explications détaillées, et dûment documentées. »

« Appuyez sur la touche Stop de votre baladeur afin d’interrompre ce commentaire le temps de lire tout à votre aise la stèle qui se trouve devant nous. Lorsque vous aurez terminé, poussez à nouveau la touche Play pour continuer. »

« Le style dans lequel est rédigé le texte de cette stèle est légèrement trop vibrant, je vous l’accorde. Il est même un peu désuet, pour tout dire. Ou rhétorique, et ce jusque dans le choix des termes. Mais si vous le voulez bien, arrêtons-nous un instant sur ces mots, justement, et surtout sur celui de patrie car il est indéniable qu’un héritage lourdement nationaliste pèse sur lui. À juste titre d’ailleurs : c’est en son nom que les pays du vieux continent se sont entre-déchirés tout au long du XIXe et du XXe siècles n’apportant à notre belle Europe que guerres, destructions massives et horreurs ethnico-racistes innommables. Pourtant, aujourd’hui, cela n’est plus heureusement qu’un mauvais souvenir : l’Euroland fait régner la paix et nous rassemble tous, quelles que soient nos traditions, sur la terre de nos pères. Or la patrie c’est bien cela : la terre des pères, le terroir nourricier où nous puisons notre identité la plus profonde, telle que des siècles de filiation nous l’ont léguée en héritage. Quoi de plus noble à une époque où la concorde règne enfin grâce à la démocratie participative ? Et je dirais plus : quoi de plus vital, dans un monde guetté par la globalisation et son terrible corollaire d’uniformisation aseptisée ? »

« Aussi, les temps ayant changé, peut-être devrions-nous à présent réévaluer la notion de patrie. En toute franchise, à Paris c’est mon choix nous en sommes plutôt fiers et nous tenons même à la revendiquer – à condition bien sûr de la distinguer nettement de son faux synonyme qu’est le nationalisme. Qui en effet oserait aujourd’hui cautionner ce système propagandiste, étatique, centralisateur et, pire, colonisateur ? »

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